Aux abords du stand de Systematic aux DALO Industry Days 2026, la foule en dit long : délégations françaises, visiteurs japonais en quête de logiciels pour un marché à l'autre bout du monde, et un flux constant d'officiers danois qui ont vu l'entreprise passer d'un fournisseur national à l'une des références du commandement et du contrôle au sein de l'OTAN (Organisation du traité de l'Atlantique Nord).

Le déplacement aux DALO Industry Days est sponsorisé par BAE Systems Bofors.

Nikolaj Bramsen, directeur général de l'entreprise danoise de logiciels, occupe une place de premier plan pour observer cette croissance. Deux ans après que SitaWare a été choisi comme standard de l'OTAN pour les logiciels de gestion du champ de bataille, Nordic Defence Sector s'est entretenu avec lui pour faire le point sur ce que cette victoire a représenté depuis, et sur les perspectives de développement de l'entreprise.

Deux ans après avoir été désigné standard de l'OTAN, dans quelle mesure cette référence continue-t-elle de porter la croissance aujourd'hui ?

« C'est une référence clé et solide », déclare Bramsen. « Bien sûr, cela nous a aussi aidés ; une partie de la croissance que nous avons connue l'an dernier s'appuie également sur ce statut de référence privilégiée au sein de l'OTAN. » L'entreprise compte déjà une majorité des États membres de l'OTAN parmi ses clients, une base que Bramsen affirme continuer de s'élargir.

Les origines de Systematic sont danoises ; l'entreprise a d'abord développé des solutions pour les forces armées de son propre pays. Elle a obtenu son premier contrat militaire pour la Marine royale danoise en 1986. SitaWare a été sélectionné par l'OTAN en avril 2024 pour devenir le logiciel de commandement et de contrôle standard utilisé dans les opérations terrestres.

Comment le passage à une clientèle internationale a-t-il modifié la manière dont l'entreprise conçoit ses logiciels ?

« Nous croyons fermement en ce que nous faisons, à savoir construire ce que nous appelons un produit commercial sur étagère (COTS, pour commercial off-the-shelf) », explique-t-il. « Nous proposons une solution standard à laquelle toutes les nations adhèrent. Elles adhèrent à une feuille de route commune et à une vision partagée de l'orientation du programme. »

Des intégrations locales continuent d'avoir lieu lorsque certaines nations ont besoin de fonctionnalités spécifiques, précise Bramsen, mais le socle déployé dans les plus de 50 pays utilisant la plateforme reste la même solution et le même logiciel. Il soutient que cette échelle a un effet cumulatif : chaque nouveau client renforce l'investissement consacré à la feuille de route commune et accélère le rythme auquel les nouvelles fonctionnalités parviennent à tous les utilisateurs déjà en place.

La recherche d'interopérabilité entre autant de nations ralentit-elle la livraison à l'une ou l'autre d'entre elles ?

Bramsen rejette catégoriquement cette hypothèse. « Je ne dirais pas cela. Je pense que c'est au cœur même de notre démarche », affirme-t-il. « Nous devons être capables de créer des écosystèmes. Lorsque l'on constitue l'épine dorsale numérique d'une grande partie des communications, de la planification et des opérations, il faut permettre à d'autres entreprises d'interopérer avec ce système. »

L'interopérabilité a été l'un des thèmes majeurs des DALO Industry Days 2026, alors que les alliés européens continuent de renforcer leur coopération.

Selon Bramsen, il s'agit d'un axe clé du développement futur de SitaWare, dont il décrit l'approche comme le fait de donner aux nations la maîtrise de leur propre écosystème technologique plutôt que de les enfermer avec un fournisseur unique : « Les nations peuvent intégrer leurs propres solutions. Elles peuvent bâtir un écosystème de fournisseurs au-dessus de nos solutions, et si elles souhaitent autre chose pour un module donné, elles peuvent y intégrer une autre solution. »

Les forces ukrainiennes ont conçu et déployé leurs propres outils de commandement et de contrôle improvisés, souvent plus rapidement que ne le permettent les procédures classiques d'acquisition. Dans quelle mesure ces enseignements du champ de bataille influencent-ils directement la feuille de route de Systematic ?

« C'est à la fois une question de technologie et d'intelligence artificielle : concevoir une solution d'IA aujourd'hui n'a rien à voir avec la situation d'il y a cinq ou six ans », explique-t-il. « Intégrer les enseignements tirés du front en Ukraine dans notre logiciel, ainsi que toute la nouvelle gamme de technologies présentes aujourd'hui sur le champ de bataille, comme les véhicules autonomes et les drones, a naturellement modifié notre feuille de route et notre façon de développer nos produits. »

Il tient à établir une distinction entre une nation activement engagée dans une guerre et une nation qui se prépare à une éventuelle guerre : « Il y a une différence entre être en guerre, où l'on assume tous les risques parce qu'il faut gagner, et se préparer à une guerre. Nous devons intégrer cette distinction dans nos solutions et dans notre façon de travailler avec elles. »

La prise de décision autonome est l'une des questions les plus sensibles auxquelles le secteur est aujourd'hui confronté. Où Systematic place-t-il aujourd'hui la limite entre intelligence artificielle et contrôle humain ?

« Nous investissons beaucoup de temps pour développer notre intelligence artificielle de manière responsable », affirme-t-il. « Il s'agit de montrer comment elle raisonne, comment elle tire ses conclusions, afin de toujours pouvoir comprendre comment elle est arrivée à ce résultat. Elle ne tire une conclusion que si des données viennent réellement l'étayer. Elle n'hallucine pas. »

Mais Bramsen reconnaît sans détour que cette limite n'est pas figée, et que Systematic se prépare déjà à un monde où elle pourrait évoluer.

« Nous faisons face à une menace considérable venant de la Russie. Si elle repousse les limites de sa façon d'opérer, nous devons être en mesure de nous adapter », déclare-t-il. « Si une guerre survient, l'appétit pour le risque augmente. On n'aura pas de Skynet, on n'aura pas un ordinateur qui contrôle tout le reste, mais peut-être que la portée des décisions prises avec l'aide de l'IA devrait pouvoir s'élargir dans des limites sécurisées, tout en restant raisonnable. » Il présente cela comme un équilibre que l'entreprise ne peut pas trancher sur la seule base de principes : « Nous ne pouvons pas décider de cela uniquement d'un point de vue idéologique. Nous devons aussi accepter que nous faisons face à une menace qui n'a pas la même morale que la nôtre. Et c'est le monde dans lequel nous vivons. »

Pourquoi est-il si important de maintenir un humain dans la boucle décisionnelle, tant sur le plan tactique que comme principe de conception ?

« Au cœur de notre activité, comme d'ailleurs dans le secteur de la santé, des vies sont en jeu lorsque nous développons des logiciels », affirme-t-il. « Même si nous ne développons que des logiciels, sans aucun matériel, nos décisions ont un impact sur des vies humaines, et nous devons en être conscients avec le plus grand respect. Si l'IA est appelée à prendre une responsabilité croissante, nous devons nous assurer qu'elle le fait en minimisant les risques au maximum, afin de réduire autant que possible l'impact sur des vies humaines. En ce sens, l'IA peut contribuer à réduire les risques et à sauver des vies ; elle n'est pas mise en œuvre dans le but contraire. »

L'intuitivité, à savoir des systèmes suffisamment simples pour qu'un soldat puisse les apprendre rapidement sous pression, est un thème récurrent chez les exposants ukrainiens cette année. Ce même principe guide-t-il la suite SitaWare de Systematic ?

« La facilité d'utilisation de tout système est au cœur de notre démarche », affirme-t-il. « Tout utilisateur doit pouvoir se concentrer sur sa tâche opérationnelle, et non sur le logiciel lui-même. Il y a une réelle complexité dans ce que nous faisons lorsqu'il s'agit de coordonner des opérations multidomaines entre alliés de l'OTAN. C'est une tâche complexe, et notre solution comporte donc des éléments complexes. Mais l'objectif que nous poursivons vraiment est de traduire cela en outils intuitifs sur le terrain, permettant aux utilisateurs de prendre des décisions rapides et efficaces. »

Le stand de Systematic à ce salon intervient un jour après l'annonce d'un partenariat avec Thales, intégrant SitaWare aux systèmes de défense aérienne sol-air de l'entreprise française. Cet accord constitue-t-il un modèle pour la croissance future de l'entreprise ?

« Cela s'appuie sur notre force, en facilitant concrètement la création d'un écosystème où l'on peut choisir les meilleures solutions », déclare-t-il. « Cela nous permet d'assurer la sécurité du Danemark de manière efficace, en intégrant l'intelligence artificielle dans la planification et le positionnement de ce type de systèmes, en association avec ce que propose Thales. »

La prochaine étape, selon lui, relève autant de l'infrastructure que du logiciel, en combinant le calcul en périphérie (edge computing) avec des centres de données plus vastes, et en tissant ensemble les technologies de Systematic et de son réseau élargi de partenaires.

En se projetant trois ans en avant, à quoi ressemblera le succès ?

« Que ce soit en facilitant la coopération entre alliés et nations au sein de l'OTAN et d'autres pays, ou du point de vue technologique entre différentes entreprises : il s'agit de créer un système qui vaille plus que la somme de ses parties », déclare-t-il. « Si nous continuons à y parvenir, nous poursuivrons notre croissance au cours des trois prochaines années. »